Blogs DHNET.BE
DHNET.BE | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

11/06/2010

Pourquoi on voit du sexe partout

Au moment même où le Québécois Michel Dorais, professeur en science sociales, publie un éclairant Petit Traité de l’érotisme, une artiste française, Chloé Nicolaï, expose des œuvres qui mettent le doigt sur la même épineuse question: mais pourquoi diable est-ce que nous voyons du sexe partout? (Source: blogles400culs de libération.fr)

Tout peut nous exciter. C’est ce que Michel Dorais explique dans un petit livre aux allures innocentes qui met les pieds dans le plat : «Est érotique ce qu’on estime l’être». Les conditions à réunir pour qu’une chose puisse devenir érotique à nos yeux sont toutefois précises : «Dans toute quête érotique, il y  a la sensation d’un mystère à résoudre», dit-il. Si l’objet se dérobe, ou s’entoure d’une sulfureuse aura d’interdit, s’il se présente comme un fruit défendu et réveille en nous l’idée de la transgression, alors bingo. Cet objet deviendra érotique. A l’inverse de la pornographie, qui trop souvent donne à voir “la chose” sans distance, l’érotisme se nourrit d’interdit et d’attente. Quand tout est montré, tout de suite, en gros plan, passé le premier moment d’émoi, on finit par trouver cela un peu ennuyeux finalement. L’érotisme, lui, joue avec l’idée du fruit défendu, presque inaccessible, auquel nous avons associé l’image du pot de confiture. L’érotisme se situe donc dans cet espace marqué par la frustration, ou l’attente, d’un désir non encore assouvi ou d’un désir à ce point dangereux qu’il risque de nous faire perdre notre vie, notre réputation, notre carrière, ou tout simplement notre couple.

Autrement dit, l’érotisme est aussi le contraire de l’amour. «Pour se développer et se déployer, l’amour a besoin de proximité, d’engagement, de projets communs; à l’inverse, le désir a plutôt besoin de distanciation, de frustration, de privation même», explique Michel Dorais qui recommande une certaine dose de machiavélisme aux couples: gardez toujours une part d’ombre, un jardin, des secrets. Gardez des munitions. Entretenez l’inquiétude. Entretenez l’idée que rien n’est acquis et qu’il reste, finalement, encore une part de vous à conquérir. C’est le jeu de cache-cache érotique. «Chouchou, es-tu sûre de savoir qui je suis vraiment ?». «Sais-tu seulement de quoi je suis capable, Loulou ? M’as-tu jamais mise au défi ?».

L’artiste Chloé Nicolaï, qui expose entre le 16 et le 26 juin une série d’objets décalés sous le titre “Organic is orgasmic” met —concrètement— en scène cette curieuse pulsion qui nous pousse à toujours vouloir ce qu’on n’a pas, à condition qu’il se dérobe toujours un peu. Elle a fait par exemple des moulages de tétons féminins qui ornent les boutons d’un manteau imaginaire : "Pince moi je rêve". «Ce sont des badges de résine en forme de tétons, dit-elle. J’ai fait exprès de mettre au-dehors ce qui est au-dedans, pour montrer la fonction du vêtement. Le vêtement rend le corps érotique. Il cache pour stimuler un désir voyeuriste. Quand une femme a froid, on voit ses tétons durcir à travers le tissu. Là, j’ai mis les seins "à plat", "à vue" et sur la même surface que le vêtement, pour en montrer la valeur profondément érotique

L’affiche de son exposition est tout aussi révélatrice: une paire de cuisses croisées, galbées comme une jante de jaguar rouge-sang. «C’est un moulage de mes cuisses, réalisé au départ avec des bandes plâtres, explique Chloé. J’ai ensuite fait un tirage en résine, qu’un carrossier a peint et poli jusqu’à ce que sa surface soit parfaite.» Pour Chloé, les voitures aussi sont érotiques, parce qu’on les associe à des femmes qu’il suffit de conduire très vite pour qu’elles rugissent et feulent. «Dans les pubs il y a ce parallèle criant de la femme et de la voiture qui sont deux objets de "jouissance". Autrement dit: l’homme qui passe ses week-ends à briquer la carosserie de sa voiture rêve en secret de faire reluire son propre engin et caresse, en même temps que le chrome lubrifié, le corps fuselé d’une créature à chevaucher… Nos gestes les plus anodins nous trahissent de la même manière. Nous masturbons les verres à vin sans y penser. Nous tournons nos bagues sur nos doigts. Nous caressons nos portables galbés. Nous passons suavement l’aspirateur dans tous les coins. Nous astiquons l’argenterie. Nous reproduisons, instinctivement, les gestes érotiques de nos ancêtres qui faisaient du feu en frottant des pierres l’une contre l’autre ou en faisant tourner une baguette dans l’encoche suggestive d’un bout de bois moussu…

Tout est érotique. Tout peut l’être, en tout cas, pourvu qu’il soit caché, biaisé, détourné, refoulé. C’est ce que montre Chloé avec ses canevas de dentellière brodés non pas de bouquets ou d’écureuils, mais d’images pornographiques. Même «la pratique de la broderie est un acte de plaisir, dit Chloé. Elle conduit à la rêverie. Elle ne fait pas qu’occuper les mains et faire passer le temps. Elle offre une promenade dans ses propres pensées, espoirs. La rêverie conduit à un ailleurs, et je considère cette pratique plutôt comme une pratique "masturbatoire". C’est pour cela que je fais apparaître des images pornos, pour le décalage bien entendu entre une fellation et un écureuil dans les bois mais aussi pour ce qui se cache derrière cette activité… le plaisir déguisé…». Le plaisir se déguise toujours pour parvenir à ses fins. Le plaisir avance masqué. Il se glisse subrepticement  là où on ne l’attend pas, parce que c’est là qu’il stimule le mieux notre libido: dans le domaine de l’imaginaire.

«Je crois que j’interroge beaucoup le lien que l’on a aux choses. Parce que ce lien, il n’est pas hasardeux. Qu’est ce qui fait que l’on devient collectionneur, qu’est ce qui fait que l’on devient un adepte d’un sport, d’une activité? Ce n’est pas pour s’occuper, c’est bien qu’il y a quelque chose de vital, de viscéral derrière. En fait, décortiquer ce nouage, c’est une manière de dévoiler ce lien qui pourrait sembler absurde, mais qui est du côté de la vie, du plaisir. Derrière un objet, il y a toujours autre chose qui fait ombre. Et le corps n’est jamais loin, le sexe n’est jamais loin, parce que c’est bien notre pulsion qui nous conduit vers l’Autre. Nous sommes tous a la recherche du plaisir, et il ne peut pas se réduire à la question sexuelle. C’est pour cela que je parle d’un plaisir déguisé en autre chose. Quand vous écoutez les supporters parler de foot, ils veulent rêver, ils ne veulent pas baiser Domenech, ils veulent ressentir du plaisir. C’est cette énergie qui est recherchée. Et c’est cela que je cherche à dévoiler. Enfant, je me demandais pourquoi le corps était fait ainsi, pourquoi notre sexe était au milieu du corps. Et cette question elle est restée en moi: si c’est au centre, c’est que c’est l’essentiel ! A travers la rencontre d’un objet, d’une pratique… on va chercher a compléter un manque. Et si l’on y revient, c’est que cela répond à quelque chose, et j’essaie de comprendre ce que cela comble.

DEUX QUESTIONS A CHLOE NICOLAÏ

1/ Dans le dossier de presse, vous dites : "Pour faire tenir l’érotisme, il s’agit de conserver la dégradation (le désir) du coté de la sophistication (l’amour)." C'est un peu sibyllin.

Pour moi, le désir est une pulsion brute. C’est criard dans ce sens-là, le désir ne se voile pas, il a besoin de s’emparer du charnel sans avoir à l’embellir. Esthétiser, pour moi, c’est le travail de l’amour. Il rend les choses plus supportables. C’est cru à penser, mais l’amour drape le désir qui nous met à nu. C’est aliénant, la jouissance, c’est accepter de devenir autre chose que ce que l’on est «debout». C’est un lâcher-prise intime. Et l’amour fait supporter cette partie «animale».

2/ Peut-on à la fois être amoureux et érotique ?
Indomptable est notre sexualité. Je ne sépare pas les deux, ces deux versants se complètent et sont nécessaires à cette tension érotique que vous évoquez. C’est juste qu’à un moment, l’un prend le dessus sur l’autre, et inversement. L’amour comme le désir ne sont pas linéaires, d’ailleurs il est souvent difficile de trouver l’équilibre entre un grand amour et un vrai désir… En fait, l’amour est rassurant, le désir rend fébrile, et il faut les deux côte à côte pour que le plaisir soit entier.(Source: blogles400culs de libération.fr)

Les commentaires sont fermés.